LE COIN DU PASSE

 

Par Jean Claude Collérie

 

L’implantation du chemin de fer à Thumeries.

 

Depuis le milieu du 19ème siècle, des lignes de chemin de fer sont installées progressivement en France et quelques projets ont concerné notre secteur sans aboutir. Un projet plus sérieux est mis au point en 1891.

Alfred Lambert, ingénieur résidant à Paris au 162 boulevard Magenta, propose les plans d’une ligne de chemin de fer régionale reliant Douai à Pont à Marcq. Voici la description du projet initial.

« Le chemin de fer du présent devis a son origine dans la gare de Pont de la Deûle, près du canal, il emprunte la plateforme commune des lignes de Douai à Lille et de Douai à Orchies jusqu’à sa séparation, il franchit la vallée de la vieille rivière et du filet mourant, contourne Raimbeaucourt, gravit et descend le plateau de Moncheaux, tourne à droite pour suivre le flanc de plateau de Mons en Pévèle puis s’infléchit à gauche en desservant Bersée, Mérignies, Tourmignies et se retourne à droite pour aller se raccorder près du chemin d’Aigremont à 280 mètres en deçà de la station de Pont à Marcq avec la ligne de Don à Templeuve, après un parcours de 20 km 330. »[1]

 

Voici ci-joint un plan qui montre les éventuelles variantes du tracé entre Moncheaux et Bersée. On n’envisage pas pour l’instant de passer par Thumeries.

 

Le coût de l’ouvrage est estimé à 565.245 F pour la création de la voie, à 71.500 F pour les ouvrages (bâtiments et accessoires), à 16.170 F pour le mobilier et les divers matériels et à 224.000 F pour le matériel roulant. Notons qu’une locomotive à vapeur vaut à l’époque 40.000 F.

Mr Ferdinand Béghin va tout faire pour obtenir un passage par Thumeries. Il fait intervenir dans ce sens M Louis Legrand, conseiller général du Nord, qui réside à Bellincamps.

« Une réclamation a été formulée par la commune de Thumeries qui désire voir la ligne se rapprocher du centre de son agglomération et passer entre cette agglomération et le Thélu. Déjà la commission d’enquête s’était préoccupée de desservir la commune de Thumeries. Tout permet d’espérer, dit Mr Legrand, qu’il sera possible de lui donner satisfaction lors de l’approbation définitive… cela porterait la longueur totale à 29 km »[2]

 

Dans un premier temps comme le montre le croquis ci-dessous il s’agirait d’un raccordement d’une voie secondaire entre Ostricourt et Mons en Pévèle  (tracé surligné à gauche du plan ci dessus.

Finalement le trajet sera modifié à partir de Moncheaux en contournant Bellincamps, puis en décrivant une large courbe à travers le bois national pour passer aux abords de la sucrerie et rejoindre Mons en Pévèle par le bas de Deux Villes.

Le 19 février 1892, le préfet du Nord signe la convention avec l’ingénieur Lambert. La concession de la ligne est faite pour 75 ans d’exploitation. Passé ce délai, la ligne reviendra au département.

Le 19 juin 1894 autorisation est donnée de pénétrer dans les propriétés privées, mêmes closes, (à l’exception des habitations) afin de procéder aux études préalables à l’installation.

Le 9 août 1894 le projet est proclamé d’utilité publique.

Suivent les négociations de toutes sortes entre les riverains les municipalités et la compagnie ; Les uns réclament des passages à niveaux pour joindre leurs champs, d’autres de nouveaux chemins d’accès, d’autres des tuyaux d’évacuation des eaux pluviales surdimensionnés.. Les archives départementales (série S) conservent les cahiers des observations des uns et des autres.

En ce qui concerne Thumeries, Ferdinand Béghin n’obtient pas de passage à niveau supplémentaire près des piquets 301, 302, 318, 324 (aux abords de Bellincamps) par contre sa demande d’aménagement de passage à niveau sur le chemin de grande communication N° 8, près de la gare est accordée.

Dans les bois, le service forestier, accepte les passages à niveau à condition que la compagnie remette les clés des barrières mobiles entre les mains de l’agent local qui habite la maison forestière de l’Offlarde.[3]

Le long de ces 29 km il y aura donc 7 stations sans compter les terminus. En outre il sera prévu un arrêt en pleine voie, au hameau de la Pétrie, sur la commune de Thumeries.

En fait, il faut distinguer :

·         des arrêts purs et simples avec seulement une consigne à Roost-Warendin, Raimbeaucourt, La Pétrie

·        des garages (arrêt avec service de marchandises pour un wagon complet avec une voie d’évitement, non pour se croiser, mais pour recevoir quelques wagons) à Deux Villes, Secmont et Tourmignies Chaque garage prévoit une demi-lune capable de recevoir 15 wagons.

·        des stations avec voie d’évitement, service des voyageurs et de marchandises à Moncheaux, Thumeries, Mons en Pévèle, Faumont, Bersée, Mérignies et aux deux terminus. Chaque gare comporte un bâtiment avec logement de fonction à l’étage.

 

 

La station de Thumeries est située au lieu dit La Fabrique au point kilométrique 10,616 à proximité du chemin de GC N°8 duquel on accédera à la cour des voyageurs par une avenue de 10 mètres de largeur. L’installation comprend une demi lune de 270 m de longueur, une voie de débord de 91 m  pouvant garer 13 wagons. La station est équipée également d’un gabarit de chargement et d’un pont bascule.[4]

 

Voici, , une ancienne photo montrant cette installation.

Mais auparavant il a fallu procéder aux expropriations des terrains soit 70 parcelles sur Thumeries avec quelques propriétaires notables (Heddebault, Ferdinand Béghin, Brame Coget à Marquillies, Duquesne le distillateur, Henriette Coget, veuve d’Antoine Béghin, Pierre Legrand, député) et bien d’autres (Beaucamps, Duflot, Morel, Penin, Parsy, Huot, Clément, Messenne, Pinte….

Le tracé thumerisien traverse les quartiers suivants :le trou mourant, le bois Langlart, le bosquet Bridoux, la forêt domaniale, le quartier de la Fabrique, celui de la Baverie, celui des prés, un autre bois domanial et enfin la « fosse sans fond » et le quartier du Lobez.[5]

Monsieur Béghin ne verra pas l’inauguration qui eut lieu en 1896.

 

Voici, à titre anecdotique, des extraits du règlement et des tarifs prévus à l’inauguration de ce tronçon en1896)

Article 1 : 1ère classe (voitures couvertes, fermées à glaces, à banquettes rembourrées) 0,07725 par kilomètre, 2ème classe (voitures couvertes et fermées à vitres) 0,05665 par km. Ce qui donne un aller à Pont de la Deûle pour 0,85 F en 1ère et 0,60 F en 2ème classe.

Article 2 : les militaires ou marins ne paieront que la moitié du prix.

Article 3 : les enfants de 3 à 7 ans ne paieront que la moitié du prix…

Article 8 : les bagages sont acceptés gratuitement jusqu’à 30 kg par personne.

Article 18 les chiens seront muselés et acquitteront une taxe de 0.02 F par km avec un minimum de 0.30 F.

Article 32: le prix à payer pour le transport des animaux à la vitesse des trains de voyageurs sera de 0,20 F du kilomètre pour les bestiaux et équidés, de 0,08 F pour les porcs, de 0,04 F pour les moutons et brebis.

Article 35: les petits animaux comme chiens, chats, cochons d’inde, singes, écureuils, oiseaux, placés dans des cages sont taxés au poids.

Cartes d’abonnement hebdomadaire: 1 F pour 5 km, 1,40 F de 6 à 11 km (exemple Douai)

Les betteraves, pulpes et écumes : 0,4675 F du kilomètre par wagon.

Etc

La compagnie prévoit trois départs dans chaque sens par jour. A Pont de la Deûle à 6 h 49, 12 h 22 et 16 h 16, (passage à Thumeries, 7 h 12, 12 h 46, 16 h 40) et à Pont à Marcq 4 h 22, 8 h 03, 15 h 40.

On voit qu’il n’est pas prévu de « croisement » des trains.

 

En 1898, le curé de Faumont, qui se nomme l’abbé Dal, a écrit un petit opuscule intitulé « agréable excursion à travers le pays de Pévèle » dans lequel il décrit les paysages traversés et émaille son récit de quelques allusions historiques. Voici ce qu’il dit à la traversée de Thumeries :

THUMERIES. Nous avons sur notre gauche la fabrique de sucre de la famille Béghin, l'une des plus anciennes de France. Fondée par Mrs. Coget frères, cette usine a reçu sous la direction du neveu, leur successeur, une nouvelle impulsion et de nouveaux développements. On y trouve réunis tous les derniers perfectionnements de l'industrie sucrière. 400 000 kilos de betteraves sont engloutis chaque jour dans ce minotaure qui les rend en sucres raffinés de la meilleure qualité.

Mr Ferdinand Béghin[6] a en outre une exploitation de 150 hectares où sont appliquées les méthodes les plus savantes et les plus rationnelles de la culture intensive.

En face de la pétrie, à droite, nous rencontrons le Bellincamp (camp de guerre). C'était un des quartiers de défense que les Flamands avaient établis sur le Boulenrieu. C'est là, dans un très beau château, tout nouvellement restauré, que Mr Louis Legrand y a établi une résidence d'été..."[7]

 

Il est évident que ce service ferroviaire a rendu de grands services à la population locale, mais surtout à l’usine, pour le transport de son personnel (les béghinettes comme on les appelait) et surtout de ses marchandises d’autant plus qu’en 1907 un embranchement privé raccordera l’usine à la gare de Thumeries. Tout un réseau intérieur sera progressivement implanté avec un service de locomotives, (la « traction ») des voies de stockage, de déchargement, de chargement et des aiguillages.[8]

Pendant la guerre de 1914-1918 l’activité est interrompue ou réquisitionnée par les allemands.

Voici le passage à niveau avec les soldats allemands au premier plan.

Les autorités insistent beaucoup en 1920-1921 pour la remise en fonctionnement de la ligne. Voici une locomotive des années 30 et une photo aérienne de l’usine dans les années 58-59  qui montre bien l’organisation ferroviaire de la gare de Thumeries au premier plan avec son quai de réception des betteraves.

En 1948, il y a 60 ans, s’est produit à deux cents mètres d’ici, un accident dramatique, une collision entre un train de voyageurs (des ouvrières) et un train de marchandises lourdement chargé..

La fin de l’exploitation

En 1979 expire la convention entre le département et la compagnie. Seul le tronçon Douai-Thumeries est encore utilisé par la société Béghin-Say. Un premier tronçon avait été abandonné entre Pont à Marcq et Bersée le 2 novembre 1977. Un second, entre Bersée et Thumeries le sera le 16 janvier 1980. Le dernier (Thumeries-Pont de la Deule) sera abandonné après la fermeture de la sucrerie en 1990.



[1]  ADN S 3274

[2]  Cession du 23 décembre 1891 ADN S 3275

[3] ADN S 3282

[4]  ADN S 3280

[5] Le quartier de la fosse sans fond est occupé actuellement par les anciens bassins de décantation (le talus), celui du Lobez se trouve à l’ouest du quartier de la domerie

[6] Ferdinand Béghin est décédé en 1895 mais ses fils ont fondé en 1898 la société Ferdinand Béghin

[7] Le récit complet a été réédité par la société historique de Tourmignies et par l’association « les amis du PP »

[8] Dans ses carnets, Ferdinand Béghin, 2ème du nom, raconte comment il jouait au train dans de vraies locomotives dans l’enceinte de l’entreprise familiale, avec l’accord de son père qui mettait à sa disposition le personnel de la « traction »